Otan-Russie: Deux versions de l’Histoire

NATO wire
Par Laurent Borzillo et Maximilian Losch

Les accords post-Guerre froide relatifs aux déploiements de troupes en Europe de l’Est sont-ils un mythe?

 

Conséquences des décisions prises lors du sommet de l’OTAN de 2014 — décisions à nouveau confirmées lors du sommet de Varsovie des 8 et 9 juillet 2016 — quatre bataillons multinationaux seront désormais déployés par rotation dans les pays baltes et en Pologne. Défendue par nombre d’experts, cette action à l’encontre de Moscou soulève cependant plusieurs controverses, beaucoup lui reprochant de violer les accords/promesses effectué(e)s vis-à-vis de Moscou à la suite de la fin de la Guerre froide quant au non déploiement de troupes de l’OTAN en Europe de l’Est. Qu’en est-il de ces fameux accords? Bien que souvent mentionnés, sont-ils pour autant réels? Comme le lecteur pourra le constater ci-après, cette question est loin d’engendrer automatiquement un consensus entre experts français et allemands.

Monsieur Michael Stürmer, correspondant en chef pour le journal Die Welt:

“Un accord avait été conclu avec les Russes : “No troops, no nukes, no installations”; c’est-à-dire pas de déploiement d’armes nucléaires dans les nouveaux pays membres de l’OTAN, pas de déploiement de contingents de troupes majeurs – sans toutefois déterminer ce qu’est un contingent majeur, peut-être deux divisions, mais guère plus – et enfin, pas d’installations militaires majeures, c’est-à-dire de radars de défense anti-missile. […] Il est extrêmement difficile de déterminer si le renforcement militaire et par conséquent la violation des clauses secondaires de l’élargissement de l’OTAN à l’Est constitue la réponse adaptée. À l’époque, nous avons négligé de préciser clairement ce que signifiait “no troops” : combien de contingents avons-nous donc le droit de déployer ?”

Monsieur Thorniké Gordadzé, ancien ministre de l’intégration européenne et euroatlantique de Géorgie:

“J’entends souvent en effet, surtout en France, qu’au moment de l’effondrement du mur, les Occidentaux, les Américains, auraient promis à l’Union soviétique qu’il n’y aurait pas de base militaire de l’Otan à l’Est, y compris dans l’Est de l’Allemagne. Sauf que c’est un mythe qui n’a aucun fondement. […] Il n’y a aucune preuve. Cela n’est écrit nulle part. Même Helmut Kohl, qui a été interrogé récemment sur cette question, a précisé que non, il n’y a jamais eu de promesse. Il n’y a jamais eu de promesse là-dessus, et Gorbatchev lui-même n’a pas donné de réponse claire par rapport à cela. Donc c’est un mythe, qui est souvent utilisé aussi dans cette entreprise de culpabilisation des occidentaux: nous avons humilié la Russie. Il y a une longue tradition de répéter que l’on a humilié la Russie. […] Tout cela est un discours russe d’aujourd’hui pour justifier ses actions. Discours qui est repris par un certain nombre de personnes, qui sont parfois, pas toujours, mais parfois de bonne foi. Ils y croient vraiment.”

Monsieur Benoît d’Aboville, ancien ambassadeur et représentant permanent de la France à l’OTAN:

“C’est un débat historique sur lequel l’ouverture des archives a permis de montrer qu’il y avait eu effectivement des discussions assez complexes. La question était de savoir si on allait installer des bases et également des armes nucléaires sur la partie Est de l’Allemagne, qui allait être réunifiée. Autrement dit, est-ce que l’Allemagne allait être neutralisée ou pas ? […] Monsieur Gorbatchev a essayé de monnayer cette affaire: en échange en quelque sorte de l’inclusion de toute l’Allemagne réunifiée dans l’Otan, il demandait une aide économique et financière qui était présentée comme compensant le coût du départ des forces du pacte de Varsovie. Il y a eu des propos notamment de la part du secrétaire d’Etat Becker qui étaient assez ambigus, mais qui ont été corrigés. Donc aujourd’hui les historiens sont assez formels: il n’y a pas eu d’engagement de non-stationnement sur les pays d’élargissement. L’Otan dans les accords avec la Russie avait dit à l’époque que dans la situation actuelle, elle n’en avait pas besoin. Cela n’a pas été plus loin. La situation peut cependant changer.”

Les extraits présentés ci-dessus sont issus des entretiens d’experts du Dialogue de Sécurité franco-allemand menés en 2016. Ces derniers sont disponibles à la vente sur le site du Dialogue de Sécurité franco-allemand, ainsi que sur Vimeo.

Photocredit: NATO via pixabay (license)

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