Coup d’Etat en Turquie: un progrès dans la résolution de la crise syrienne?

turkey-216461_1920

Par Christian Dargnat

L’ambition de reconstitution de l’Empire Ottoman, rêvée par Erdogan, s’est définitivement fracassée le 15 juillet 2016. L’émergence d’une solution syrienne a peut-être progressé cette semaine…

En renouant, même sans succès, avec une tradition séculaire de coups d’Etat – les derniers en date ayant été perpétrés en 1960, 1971 et 1980 – l’armée turque (ou quelques-unes de ses composantes) vient de complexifier encore davantage la lecture des interactions géopolitiques eurasiatiques. Alors que le régime turc vient récemment d’esquisser une inflexion de tendance destinée à apaiser ses relations internationales, quelles peuvent être les conséquences géopolitiques de ce coup d’Etat manqué ?

A l’intersection de l’Europe, de la Russie, du Caucase et du Moyen Orient, la Turquie revêt une position géopolitique incontournable pour ses partenaires internationaux.

Après avoir mené une politique de puissance constructive avec ceux-ci pendant sa première décennie au pouvoir (Doctrine du « zéro problème avec les voisins » conçue et menée par A. Davutoglu, Ministre des affaires étrangères alors devenu Premier Ministre), la Turquie a depuis 2012 réussi le tour de force d’être en butte à l’hostilité croissante de tous ses partenaires et voisins: tensions diplomatiques et financières avec l’Union européenne au sujet des migrants, rivalité avec l’Arabie Saoudite pour le leadership du monde arabe sunnite, rivalité avec l’Iran pour la domination régionale, et en situation conflictuelle avec la Russie, qui de ses frontières Nord, via la Mer Caspienne, à celles au Sud, via la Syrie, représente une menace d’autant plus stratégique que plus de la moitié du gaz turc provient de ce rival historique.

La prise de conscience récente de l’insoutenabilité de cette position géopolitique, accentuée par un affaiblissement économique et un séparatisme de plus en plus virulent de la région kurde du pays, avait donc conduit le Président Erdogan à annoncer très récemment une inflexion de tendance significative en politique étrangère symbolisée par, en premier lieu, des excuses officielles présentées à  la Russie pour l’élimination de son avion militaire en novembre dernier; en second lieu la résolution avec Israël de l’incident survenu en 2010 concernant les attaques meurtrières contre des activistes turcs soutiens de la cause palestinienne.

Cette « normalisation » des relations internationales de la Turquie, complétée par une approche plus modérée vis-à-vis du Président égyptien Sissi, s’inscrit dans une double logique.

Géopolitique, d’abord. Erdogan a probablement compris que l’hégémonie ottomane n’était plus d’actualité et qu’il devait revenir à une considération moins ambitieuse mais plus urgente: préserver l’intégrité territoriale de son pays, ce qui implique une stabilité régionale.

Géoéconomique ensuite. La puissance turque doit reposer sur une économie plus forte, débarrassée des impacts négatifs des sanctions russes dans les secteurs touristiques, agricoles, ou le BTP, et diversifiée – un rapprochement avec Israël lui permettant à moyen terme de réduire sa dépendance énergétique à l’égard de la Russie en diversifiant ses approvisionnements en gaz et de devenir un corridor de transit énergétique entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie.

Nul doute que cette évolution soit souhaitée par les Etats-Unis pour qui la Turquie a toujours été un allié stratégique. Rappelons qu’avec Israël et l’Egypte, la Turquie a constitué depuis la seconde guerre mondiale un des trois pays bénéficiant des aides financières les plus massives en provenance des Etats-Unis…

Dans ce paysage régional en profonde recomposition, quelles interprétations donner au coup d’Etat et quelles conséquences peuvent en découler ?

Les motivations de ce coup d’Etat peuvent être multiples. Plusieurs hypothèses peuvent ainsi être évoquées: un «  ras le bol » des forces militaires kémalistes à l’encontre de la politique menée par le Président Erdogan éliminant progressivement l’héritage laïque et sociétal d’Ataturk; la crainte de voir le pays se fragmenter par une politique de plus en plus clivante entre les régions (autonomie des kurdes, mais également opposition croissante entre la partie Ouest du pays européenne, plus urbanisée, et celles centrale et Est, plus rurales); ou encore l’opposition à une politique étrangère aux conséquences dommageables.

Davantage que les motivations des auteurs de ce coup d’Etat dont on peut raisonnablement penser qu’elles relèvent des trois catégories simultanément, ce qui est plus important pour l’avenir est de comprendre la position américaine dans cet événement.

Au regard de l’ampleur des forces rebelles, il est peu crédible que les Etats-Unis n’aient pas été informés de ce qui se tramait. S’ils ne l’étaient pas, cela relèverait d’une déficience majeure des services de renseignements américains.

Pour accélérer le règlement de la situation syrienne, les Etats-Unis ont besoin d’une Turquie forte prête à intervenir militairement chez leur voisin et probablement dans le cadre d’une alliance avec la Russie. Le coup d’Etat était-il un moyen d’accélérer la conversion de la Turquie à cette alliance au moment même où les Ministres des Affaires étrangères russe et américain se rencontrent à Moscou pour trouver un accord sur la création d’un commandement conjoint et d’un système de partage du renseignement sur ce front syrien ?

En cas de réussite, les forces putschistes n’auraient probablement pas pu s’opposer à la volonté américaine en faveur d’une telle évolution (ne serait-ce que pour obtenir leur reconnaissance en matière de légitimité institutionnelle). Malgré l’échec de ce coup de force, la montée paroxysmique des tensions affectant son régime fragilise significativement la position politique d’Erdogan et le rend désormais davantage sensible à l’influence de son unique allié, les Etats-Unis.

Les réactions autoritaires probables qui s’abattront sur le plan domestique turc s’accompagneront d’une convergence accélérée du « Sultan » vers les souhaits régionaux de son grand allié américain.

L’ambition de reconstitution de l’Empire Ottoman, rêvée par Erdogan s’est définitivement fracassée le 15 juillet 2016. L’émergence d’une solution syrienne a peut être progressé cette semaine…

Les opinions exprimées dans cette publication nengagent que leur auteur et ne représentent pas nécessairement celles de WeBuildEurope.eu.

Photocredit: Turkey via pixabay (license)

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *